Tropiques – juin 2018

– Mimine, tu es prête ?
Le couvre-lit en coton bleu azur était sagement remonté, recouvrant presque complètement les oreillers fuchsia ; les coussins canari n’avaient pas bougé de leur fauteuil en rotin et derrière la baie vitrée, le hamac en toile couleur prune se balançait doucement dans le vide au même rythme que les branches des avocatiers.

– Mimine ?
Planté entre le poste de télévision et le matelas où ils avaient passé une première nuit moite et pénible, l’homme, en slip de bain et casquette, serviette jetée sur l’épaule, était complètement perdu.

– Tu es aux cabinets, c’est ça ?
Sa voix grave et forte passait facilement à travers la porte mal ajustée. Régine était obligée de l’entendre. Mais elle n’était pas prête à lui répondre. Tout ça s’était à cause de lui finalement. Déjà l’avion la veille : un cauchemar. Ce genre d’engins n’est pas fait pour les gens comme elle et si elle avait eu le moindre doute à ce sujet, les regards compatissants, sévères ou moqueurs des autres passagers auraient suffi à la convaincre. Une hôtesse discrètement fardée, filiforme dans un uniforme impeccable, avait réussi à lui trouver une place convenable, mais il avait fallu affronter les moues agacées d’un couple qui avait été séparé le temps du trajet. Si au moins ils avaient accepté par gentillesse, ça aurait été supportable. Mais, ils avaient lourdement soupiré : « Ce n’est pas comme si on avait le choix ». Et elle, elle l’avait le choix peut-être ? Depuis des années, elle se trimballait comme elle pouvait, se faisant aussi discrète que possible pour ne pas gêner. Et pour qu’on l’oublie aussitôt.

– Mimine, allez, sors. Il fait beau dehors.
Ah ça oui, il faisait beau. Chaud, aussi et même beaucoup trop chaud. C’est justement une destination que les gens choisissent parce que la température de l’air permet de vivre nu et celle de l’eau de se jeter dans les vagues en courant. Pendant le petit-déjeuner elle n’avait pu échapper depuis la terrasse de l’hôtel au spectacle des femmes en bikini allongées sur le sable ou qui se précipitaient, légères, vers l’océan. Des images de carte postale qui lui avaient coupé l’appétit.

– Mais réponds au moins ! Je sais que tu es-là.
Assise sur les toilettes, Régine releva la tête. Les seuls mots qui lui venaient à l’esprit seraient dévastateurs. Même si tout était de sa faute, Henri ne méritait pas sa colère. Depuis trente ans il renvoyait les coupons des paquets de biscottes. Cette fois, enfin, il avait gagné. D’ailleurs elle aussi s’était réjouie au début. Qui ne rêve pas d’un voyage à la Martinique ?

– Tu ne vas pas passer ta journée là-dedans, quand-même ?
Ici, elle était en sécurité. Les odeurs étaient moins fleuries que celles des bosquets rouges et des hibiscus autour du bungalow et le refrain de la mer lui était inaccessible, mais elle était à l’abri. Elle était sûre de ne pas souffrir des sourires entendus des vacanciers, ni d’entendre ce gamin tout bronzé qui avait crié assez fort pour que des dizaines de visages impitoyables se tournent vers elle : « Maman, tu crois que la dame nous laissera du dessert? ».

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